• J'entends des voix. Des chuchotements. J'ai mal à la tête aussi, et chaque respiration est douloureuse. J'essaie de bouger mais le moindre minuscule geste est désagréable. Les voix cessent soudainement. Je me rends compte que je viens de laisser échapper un gémissement. J'essaie d'ouvrir les yeux, mais je ne parviens qu'à les entre-ouvrir. Un léger filet lumière parvient à passer entre mes paupières, et cela suffit à m'aveugler. Je les referme aussitôt. Quelqu'un me murmure quelque chose au creux de l'oreille, cependant, je n'arrive pas à comprendre ce qu'il me dit. Enfin, elle. Il me semble que c'est une voix de femme. Mais je n'en suis pas certaine. Je tente une nouvelle fois d'ouvrir les yeux, devant cligner plusieurs fois des paupières pour pouvoir m'habituer à la luminosité. Je perçois les silhouettes de plusieurs individus. Une personne est vêtue d'une blouse blanche, je crois. Les deux autres sont habillés normalement, enfin à peu près. Je crois... Je n'en suis pas certaine... Une femme est proche de mon visage, l'homme la tient par l'épaule tandis que l'autre en blouse blanche se tient à l'écart. Elle me parle, d'une voix douce et rassurante, sans que je parvienne à comprendre ce qu'elle peut bien me dire. Elle semble inquiète, mais aussi rassurée.

    Elle est inquiète. Elle est soulagée.

    Étonnamment, je parviens savoir cela avec exactitude. Alors que je suis incapable de comprendre les mots qu'elle prononce. La personne en blouse s'approche de moi et me parle à son tour. Je ne comprends rien. Ma vision est toujours aussi trouble. J'essaie d'ouvrir la bouche pour tenter de dire quelque chose, mais aucun son n'en sort. Mes yeux se ferment, et je sombre dans l'inconscience.

    J'ouvre de nouveau les yeux. Difficilement, mais plus facilement que la première fois. Il fait sombre. Il fait nuit. Enfin, je crois. Je suis seule. Un calme apaisant règne dans la pièce. Mais je ne parviens pas de faire un quelconque geste. Je me contente alors de regarder devant moi un point invisible.

    Puis soudain, je suis frappée d'une douleur effroyable. Je ressens souffrance et peur. Deux émotions naturellement fortes, mais que j'avais l'impression qu'elles étaient multipliées par dix, voire plus. Je hurle de douleur, tellement que cette intrusion est violente, tellement qu'elle est insupportable. Une jeune femme entre précipitamment dans la pièce, affolée. Elle panique. Je le sens. Et pourtant, elle essaie de rester parfaitement calme. Elle crie quelque chose, tout en me tenant par les bras pour essayer de m'immobiliser. Je réalise que mon corps remue dans tous les sens, sans que je ne le veuille. Je continue de hurler. J'ai mal. Affreusement mal. Je veux que cela s'arrête. Quelqu'un d'autre entre en vitesse. Je ne sais pas ce qui se passe ensuite, car je viens de perdre de nouveau connaissance.

    J'ouvre de nouveau les yeux. Il fait jour. J'ai du mal à garder les yeux ouverts. Mais je veux savoir ce qui se passe. Une personne en blouse blanche se tient à côté de lit. Je sens qu'elle est préoccupée. Enfin, il. Il est préoccupé. C'est un homme, je parviens à le voir maintenant. Il s'agit d'un médecin. Mais cela ne m'en dit pas plus. Il me regarde, puis se penche vers moi. Il me parle. D'une voix calme, rassurante, et apaisante. Mais je sens qu'il veut comprendre quelque chose. J'ignore quoi. Mais il veut comprendre. Je le sais. Je le sens.

    Mais ses paroles n'ont aucun sens. Mon esprit est trop embrouillé pour que je parvienne à décoder ses mots. Je ferme les yeux, et je sombre encore dans l'inconscience.

    J'ouvre les yeux. Il fait toujours jour. Quelqu'un se tient près de mon lit. Un garçon. Pas très vieux. Jeune je dirai même. Je crois qu'il a mon âge. Il parle. Beaucoup. Je ne comprends rien, mais j'aime le son de sa voix suave. Elle me détend, me fait penser à autre chose qu'à mon actuelle situation que j'ignore encore. Je l'écoute avec attention, bien que ses mots ne me paraissent pas avoir de sens. Soudainement, il me prend la main. Il en caresse le dos avec son pouce. Une caresse douce avec plein de tendresse. Je ferme les yeux, pour savourer davantage cet agréable moment. Puis, quelque chose me frappe avec douceur. Il est amoureux. Mais il est inquiet aussi.

    J'ouvre de nouveau les yeux, surprise. Je ressens tout un tas de sentiments provenant de partout, surtout de la douleur et de la peur. Malgré mes nombreuses pertes de conscience, j'ai fini par le comprendre. J'ignore comment cela se fait. Ce n'est pas normal, c'est ma seule certitude.

    Cependant, la douleur et l'inquiétude me semblent bien lointaine désormais. Je ressens davantage ce que lui ressent, sans aucune violence. Et cela m'apaise. Bien que ressentir des sentiments étrangers est affreusement désagréable, ceux là ne me dérange pas, bien au contraire. Les siens balayent tous les autres, et prennent alors une place importante en moi. Comme si... Comme si je les partageais en fait. Je crois... Mais je me sens bizarre alors que je ne souviens pas de lui. Il ne me dit absolument rien, mais je sais que ses sentiments sont partagés. J'aimerai lui sourire, mais je n'y arrive pas. Je conserve un air totalement ailleurs, comme si j'étais étrangère à la scène. Mais mes sentiments sont bien là, réveillés par les siens.

    Puis, quelqu'un rentre, et dit quelque chose au garçon. Il soupire, puis commence à se lever, sans doute dans l'intention de partir, à contre-cœur. Je ne veux pas qu'il parte....

    Et sans savoir comment, ma main attrape son poignet, pour le retenir. Il sursaute de surprise, ne s'attendant pas à me voir effectuer un quelconque geste. L'intruse aussi semble étonnée, et s'empresse de sortir en écriant des paroles que je ne comprends pas. Le garçon ne penche vers moi et me susurre quelque chose. Je ne sais pas ce qu'il me dit, mais je l'écoute avec attention, profitant encore du son de sa voix, de ses sentiments qu'il a envers moi. Je cligne plusieurs fois des yeux pour avoir une vision plus nette, et ainsi, mieux voir son visage. Un visage doux, n'inspirant que sympathie. Des cheveux bruns plus ou moins bien coiffés, des lèvres fines... Et un regard marron intense, presque noir, dans lequel je me perds avec plaisir. Sa main a repris la mienne, et je savoure ce contact. J'ouvre la bouche, mais je suis bien incapable de prononcer le moindre son. Cela m'agace, mais sa présence me calme. Un homme rentre, et le garçon se redresse. J'attrape aussitôt son poignet, craignant qu'il s'en aille. L'homme est surpris de mon geste, comme si cela ne devait pas arriver. Je ne comprends pas pourquoi. Et à vrai dire, je m'en fiche. Du moment que lui, reste avec moi. Puis après, je ne me souviens de rien. Il me semble que j'ai perdu connaissance, comme cela m'arrive souvent.

    Je me réveille, et je remarque aussitôt que le garçon n'est plus là. Aussitôt, la déception s'empare de moi. Cela m'agace de m'endormir sans m'en rendre compte. Je n'ai pas pu profiter davantage de sa présence. Il fait nuit. Je ressens de plein fouet les sentiments des autres. Je tente de les contenir, de les repousser. Je serre les poings et les lèvres. Je veux qu'ils partent....

    Et je ne ressens plus rien. La douleur et la peur des autres ne m'atteignent plus. Je suis seule avec moi-même. Je soupire de soulagement... Avant de tout ressentir de nouveau, et me faire perdre instantanément connaissance.

    Je me réveille, avec un sourire aux lèvres. J'ai rêvé de lui. Un beau rêve, d'une certaine manière. Nous étions en cours, il était à côté de moi. Nous devions travailler par deux. J'étais heureuse, juste pour l'entendre parler, m'expliquer des choses avec sa belle voix, et il souriait, de temps en temps. Un joli sourire qui me met en joie. Et c'est tout. Ce n'est certes, pas grand chose, mais c'est mieux que rien. Peut-être c'est un souvenir.. J'aimerai bien. Je me demande s'il va revenir aujourd'hui. Si je vais revoir son visage, entendre de nouveau le son de sa voix. Je jette un coup d'œil par la fenêtre, du moins, j'essaie. J'ai beaucoup de mal à bouger. Le ciel est bleu. Il fait beau. Je souris de nouveau.

    Les jours passent, mais le garçon n'est pas revenu. Je ressens sans cesse la douleur des autres, et j'aimerai ressentir de nouveau son amour. J'ai mal partout, j'aimerai oublié cette souffrance. En contre-partie, des souvenirs me reviennent. Enfin, je crois qu'il s'agit de souvenirs. Il est toujours dedans. Je vois à chaque fois son visage. J'entends le son de sa voix. Et cela me fait du bien. Dormir ne me gêne plus. Puisqu'à chaque fois, je le vois, lui. Et dormir me permet d'oublier les autres, pour ne plus voir que lui. Et la douleur disparaît peu à peu. Même lorsque je suis réveillée. Je pense tellement à lui, voulant me souvenir de chaque moment passé à ses côtés, des mots qu'il a prononcé , que j'en oublie petit à petit les sentiments des autres. Ils sont toujours là, je les sens au plus profond de moi. Mais ils sont devenus insignifiants.

    La femme qui était là à mon premier réveil entre dans la chambre, accompagnée par l'homme en blouse blanche. Je crois que c'est un médecin. J'ai réussi à comprendre le son «doc». Ce n'est pas grand chose, mais c'est toujours mieux qu'avant. Il me parle, tandis que la femme me prend la main comme si elle voulait me soutenir. Elle demande quelque chose au médecin, où je parviens à comprendre que le mot «accident». Un mot... Je comprends un mot... Que je n'aime pas beaucoup, d'autant plus que la femme est inquiète. Je n'écoute plus. Je réfléchis, me demandant pourquoi elle a employé ce mot. Puis, quelque chose me sort de ma réflexion. Le médecin vient de mettre un miroir en face de moi. Je vois mon propre visage... Qui n'est pas beau à voir, pas du tout. J'affiche un air fatigué , avec un teint horriblement pâle, ce qui contraste avec mes cheveux noirs, qui sont ternes, moches. Mes yeux gris ne reflètent aucune vie, ne reflète rien du tout. Mes joues se sont creusées, aussi. Mais ce n'est pas cela qui me choque le plus. Ces petits détails qui montrent à quel point je suis affaiblie. Ce qui attire immédiatement mon regard, c'est le tube qui sort de ma gorge. Je lève péniblement le bras pour porter ma main vers ce tube. Il me semble avoir déjà vu ça quelque part. A la télé, je crois. Dans une série médicale, puisque ce tube me permet de respirer, si mes souvenirs sont bons. Ceci explique pourquoi je n'arrivais pas à parler. Mais je ne comprends pas comment il est arrivé là. Je ne m'en souviens pas. Y aurait-il un rapport avec le mot «accident» employé par la femme ? Aurais-je eu un accident ? Peut-être... Sans doute... Cela expliquerait bien des choses. Ces douleurs... Mon amnésie... Sauf le fait que je ressens tout ce que ressentent les autres autour de moi. Et je crois que je préfère ne pas savoir. Peut-être que cette étrange capacité finira par partir avec le temps... Je ne sais pas..

    Le médecin part, et la femme reste quelques instants avant de partir. Elle est tristeElle n'aime pas me voir ainsi. En même temps, voir quelqu'un à qui on tient avec un tube dans la gorge ne doit pas être facile. Du moins, je le suppose.

    Puis je m'endors et je rêve d'un souvenir. Je suis dehors, devant une grande bâtisse. Il est devant moi, avec un air embêté, désolé sur le visage. Je ne comprends pas pourquoi. Quelque chose ne va pas. Ensuite, je m'entends dire «je ne compte pas pour toi ? Tu n'agirais pas comme ça si c'était le cas... Je te déteste !». Et je me vois courir, en pleurant, ignorant le garçon entrain de crier pour essayer de me retenir, pour pouvoir s'expliquer. Je cours, sans faire attention. Et une voiture qui roulait trop vite pour une route limitée à 30 km/h me percute. Puis, le trou noir...

     

    J'ouvre les yeux. Une nouvelle fois. Je tourne la tête. Je le vois. Il me sourit. Il est heureux de me voir réveillée. Mais je sens qu'il y a autre chose...

    Je porte ma main à mon cou, et je ne sens rien. Plus de tube. Je respire de nouveau par moi-même, et non plus grâce à une machine. J'ai toujours mal, mais moins qu'avant. Je le regarde. Je comprends qu'en fait, c'est parce que je n'ai plus ce tube dans la gorge qu'il est heureux. C'est un signe de guérison.

    Il me prend ma main. Je ressens à nouveau ses sentiments, avec davantage d'intensité. Cela m'apaise, de pouvoir savoir comment il va, deviner ce qu'il pense de moi au travers de son cœur. J'ignore pourquoi j'ai cette étrange capacité, mais pouvoir ressentir ce que lui ressentir est un grand réconfort. Alors je bénis le ciel de m'avoir offert ce don, rien que pour pouvoir ce contact unique avec l'extérieur.

    Je lui souris une nouvelle fois. Pour ensuite ouvrir la bouche, et murmurer d'une voix rauque :

    -Je t'aime.

     

     

    ----------------------------------------------------------------------------------------Estelle, Décembre 2011

     


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