• Les rayons du soleil effleurent la petite pousse dépassant de la coque de la graine. Elle en sort petit à petit, guidée par la lumière et par toute l'attention dont elle bénéficie. Ce processus est pénible, douloureux, mais elle persiste dans sa démarche. Elle veut découvrir le monde à la luminosité aveuglante et se mouvoir dans son nouvel environnement, loin de l'univers chaud et rassurant dans lequel elle était plongée auparavant. Soudain, elle a froid. L'air rentre en elle, et la petite chose n'a pas d'autre choix que de faire l'effort de respirer. Elle frétille dans les bras de la sage-femme, les poings serrés et les paupières fermées, sans qu'aucun son ne passe la barrière de ses lèvres malgré qu'elle fasse tout pour crier. Les médecins se lancent des regards inquiets, tout en enveloppant la nouvelle née dans une serviette pour la réchauffer. Elle est posée contre la poitrine de la jeune femme devenue mère, essoufflée et fatiguée, heureuse et inquiète. Elle sourit en voyant son enfant, mais le perd aussitôt, craignant l'absence de bruit criant. Elle ne la garde pas longtemps, les médecins devant l'examiner.

     

    Fleur est allongée dans l'herbe, observant l'étendue bleue du ciel. Ses bras soutiennent sa tête et ses cheveux flamboyants encadrent son visage de poupée. Elle donne des noms aux nuages et imagine des histoires. Elle voit des courses d'animaux heureux, jouant ensemble dans l'insouciance du bonheur. Elle sourit, rêvant d'être sur le dos d'un cheval d'un blanc léger, découvrant le monde au-delà des barrières de son école. Brusquement, on lui lance des cailloux. Elle se lève et se protège de ses frêles bras. Des garçons se moquent d'elle, mais la fillette ne prononce pas le moindre mot courant pour aller se cacher derrière des arbres.

    La petite Fleur avait poussé, sans qu'aucun son ne s'échappe jamais de sa bouche. Elle s'étend sur le monde, sans pouvoir véritablement communiquer avec lui.

     

    Seule au-dessus d'une colline, Fleur se laisse bercer par le vent et par la musique dans ses oreilles. Ses cheveux roux flottent dans les airs. Elle tournoie sur elle-même, faisant voler sa robe à fleurs. Elle apprécie la moindre petite sensation, celle de la brise sur sa peau pâle, de l'herbe fraiche sur ses pieds nus, du sentiment de liberté qui s'empare d'elle à chaque fois qu'elle s'échappe par la musique et par la danse. Elle a l’impression que rien ne peut l’atteindre, tandis qu’elle se laisse bercer, guidée par les sons mélodieux dans ses oreilles. Elle se sent aussi légère qu’une plume, libre comme l’air, son corps de jeune femme se mouvant au rythme des notes et du vent sans jamais se briser. Ses grands yeux verts observent le monde, admirent la beauté de la nature, se perdent dans la contemplation de son environnement. Sans cesser de danser, elle comprend que ses douces rêveries sont sa maison, et que ses pas légers et délicats sont son avenir, la clé de sa réussite et de son ouverture au monde qu’elle convoite tant depuis sa tendre enfance.

     

    Fleur a cessé de pousser, mais sa beauté continue de s’étendre tandis qu’elle met les pieds sur la scène. La musique commence, elle s’échappe en rythme, ne faisant plus qu’un avec la douce mélodie, subjuguant les spectateurs venus spécialement pour la voir. Repérée par le propriétaire de la salle, il lui avait donné sa chance, et plusieurs soirs par semaine, elle déploie son talent devant les yeux de tous, vivant de sa passion et partageant sa raison de vivre à qui veut bien la regarder. Elle danse, danse, danse, sans pour autant faire attention aux regards fixés sur elle, suivant le moindre ses mouvements, admirant son aisance et son incroyable capacité à ne faire qu’un avec la musique. L’Homme dans le public est perdu dans ses pensées, hypnotisé par la danse envoûtante de la demoiselle, son regard se posant tour à tour sur ses longs cheveux roux presque rouges, sur -s-les lèvres carmin, ses bras minces flottant délicieusement dans les airs, la cambrure de son dos et son incroyable chute de reins. La musique gagne en intensité, la chorégraphie aussi, la belle plante a un air de plus en plus sauvage. Emporté dans la foudre, l’Homme ne peut détacher son regard, se perdant tout entier dans sa contemplation. Le temps s’est arrêté. Le monde a disparu. Il est seul tandis que la gracieuse danseuse se meut sur l’estrade, et tournoie encore et encore dans un tourbillon de beauté. La lumière s’éteint. Les applaudissements retentissent. L’Homme revient peu à peu à lui, et soupire de déception en voyant que la pousse s’est évaporée. Il se lève, et se dirige discrètement vers les coulisses en titubant. Il déambule, ne sachant pas tellement quoi faire, un peu perdu, s’insultant de fou. Soudain, une envoûtante vision s’affiche devant lui, et il s’immobilise. Elle se tient , son regard émeraude l’interrogeant de mille questions. Elle est la même en apparence, mais semble tellement différente. Son air sauvage plein d’assurance a laissé place à une certaine fragilité et vulnérabilité sur son visage de porcelaine. L’Homme chavire, bien incapable de résister à la magnifique Fleur.

     

    La belle Fleur est splendide debout devant la mer, les pieds dans l’eau et les cheveux égarés par le vent dans le ciel rose. Il a du mal à s’avancer vers elle, jugeant extraordinaire de pouvoir l’avoir rien que pour lui. Il a rêvé pendant des jours de ces instants, et s’estime incroyablement chanceux de pouvoir se tenir aux côtés de la demoiselle semblant tellement inaccessible par sa rare beauté. Elle se tourne en l’entendant arriver, et lui offre un timide sourire qui lui fait davantage perdre la raison. Il se sent imbécile, pantois devant son visage, son regard. Maladroitement, il se penche vers elle pour lui déposer un tendre baiser sur le coin des lèvres avant de se redresser en regardant ses pieds, de crainte d’avoir mal agi. Elle lui prend doucement la main, pour l’entraîner dans une balade romantique, tandis que le soleil disparaît doucement dans l’horizon. Les mots perdent de leur utilité. Quelques gestes, quelques regards, suffisent à communiquer, à exprimer leurs sentiments communs. Les étoiles sont hautes dans le ciel. Il lui caresse avec douceur la joue du bout des doigts avant de la prendre délicatement dans ses bras, telle qu’une petite chose fragile qu’il a peur de briser, et l’embrasse avec toute la tendresse qu’il peut lui offrir.

     

    Du haut de sa colline favorite, Fleur s’étend davantage sur le monde, déployant toute sa splendeur à la vue de tous éléments. Aussi légère qu’une plume, elle laisse l’air faire voler sa robe et sa rouge chevelure pendant qu’elle ferme les yeux et respire le bonheur qui s’immisce sans cesse en elle. Ses sombres pensées lui paraissent lointaines. La méchanceté et l’ingratitude sont maintenant parties à la recherche d’autres victimes. Le temps lui échappe aussi facilement qu’elle parvient à le compter. Elle ne tente pas de le retenir, ravie de le voir s’écouler et pressée de découvrir le plus grand bonheur qui l’attend. Elle voit un avenir coloré, et oublie toute teinte grisâtre qui pourrait obscurcir son paysage. Elle ouvre les yeux, un soupir apaisé glissant entre ses lèvres fines, et elle quitte la nature pour revenir sur la scène. Un nouveau spectacle où elle s’offre davantage, plus intensément, plus vivement, plus merveilleusement aux regards des autres qui la découvrent et la redécouvrent avec un émerveillement enfantin. Mais son esprit est ailleurs, voguant au-delà des murs et de l’espace, batifolant avec son Homme dans un monde merveilleux.

    La musique cesse. Elle quitte la scène et retourne dans les coulisses, la tête remplie de bonheur et de la joie des applaudissements qui retentissent encore et encore. Elle avance avec hâte, sachant son Homme dans les locaux. Mais soudain, elle s’arrête. Elle se fige. Son sourire disparait, son esprit chute. Il est là, mais il ne la voit pas. Elle le fixe, scrute ses mains sur les hanches de quelqu’un d’autre, observe ses lèvres s’emparant d’autres qui ne sont pas les siennes. Le cœur de Fleur se fane, doucement, douloureusement. Elle fait demi-tour, et se réfugie dans sa loge. Elle s’assoit devant son miroir et regarde son reflet. La joie a disparu de son visage. Le gris est revenu. Perdue dans son naufrage, elle remarque à peine l’Homme ignorant s’approcher d’elle. Il caresse sa joue, admirant tellement sa beauté unique qu’il ne voit pas la larme mourir sur les lèvres rouges de la frêle Fleur, ni son regard noir.

     

    L’Homme marche heureux dans la rue, insouciant, ne voyant dans son esprit que sa belle Fleur virevoltant gracieusement sur scène telle qu’un pétale de rose transporté par le vent. Il s’apprête à la rejoindre, ragaillardi par la seule idée de voir son doux visage bienveillant. Il oublie son absence de signe de vie depuis quelques jours, il sait où la trouver. Il connait son amour, il est persuadé de voir un immense sourire s’étendre sur ses lèvres. Plus motivé que jamais, il accélère le pas. Il arrive devant la salle où elle resplendit plusieurs soirs durant la semaine, mais on lui apprend rapidement qu’elle n’honore pas les murs de sa présence. Déçu, interloqué, il interroge. Une bonne dame l’informe du lieu où il pourra la trouver. Il la remercie, et s’en va, nullement intrigué par le regard haineux de son interlocutrice. Il poursuit son chemin, quitte la ville pour se perdre dans un coin de nature qu’il ne connaissait pas. Il avance prudemment, cherchant du regard la beauté de son cœur. Soudain, bonheur, il la voit en haut d’une colline ! Mais brusquement, il chute, abasourdi. Il la fixe incrédule, stupide. Fleur vient doucement vers lui, sans manifester une once de gentillesse, continuant pourtant de rayonner de beauté. Elle debout, lui à genoux, elle lui tend une rose jaune. Elle le gifle, le clouant au sol. Elle fait demi-tour, et part, définitivement. Fleur monte la colline, et s’échappe dans d’autres bras avant de disparaître, laissant derrière elle l’Homme imprudent au cœur en miettes.

     

    Hypnotisé par sa beauté, il en avait malheureusement oublié ses épines…

     

     Estelle, février 2014----

     

     


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